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La victoire en chantant est un film très grinçant sur la guerre et le colonialisme. Jean-Jacques Annaud, jeune réalisateur obtint en 1976 pour son premier film, l'Oscar du meilleur film étranger, pour un coup d'essai, ce fut un coup de maître.

Je rappelle pour les moins cinéphiles que J-J Annaud (voir son site) a, par la suite enchaîné les succès internationaux dont voici quelques exemples : La guerre du feu (1981), Le nom de la rose (1986), L'Ours (1988), L'Amant (1992), Sept ans au Tibet (1997), Stalingrad (2000), Les Deux frères (2004). Il est possible de consulter sur son site de nombreux extraits avec des commentaires personnels sur chacun de ses films.


Le générique de la Victoire en chantant (Blacks and Whites in Colours dans la version américaine) est illustré de vieilles cartes postales patriotiques de la Première Guerre mondiale sur un fond sonore de chants patriotiques annonçant le ton satirique du film.
Ce premier long-métrage est en effet, un véritable pamphlet contre le système colonial. Il raconte l'histoire d'une petite communauté française aux confins de l'Afrique à Fort-Coulais (petit poste-frontière entre le Cameroun et l'Oubangui). Le village est composé d'un bar, de l'épicerie Rochampot Frères (négociants en gros) et d'un fort au milieu duquel se dresse sur un mat d'un bois grossier en haut duquel le drapeau français a du mal à flotter.




La colonie est composée d'un groupe d'à peine 10 colons, chacun incarnant ce qu'il y a de plus détestable dans la colonisation :
Les missionnaires

Le film règle d'abord ses comptes à la christianisation de ces missionnaires. L'administrateur de la petite communauté n'est d'ailleurs pas tendre avec eux :
« Nos religieux sont en brousse, ils sont en train de fabriquer du chrétien, si on y s'font pas bouffer, ils seront là dans quinze jours. »
Quelques séquences plus tard, on voit deux missionnaires échanger des statues païennes contre des statues de la Vierge. L'échange donne lieu à la confrontation de deux habitudes commerciales, le noir tente de marchander alors que les religieux n'y comprennent rien.
La démonstration du vélo est un épisode plus édifiant encore. Le religieux fait la démonstration que seuls les chrétiens arrivent à faire du vélo. Bien sûr les blancs, et, seul le religieux noir y réussit également. La foi en Dieu permet donc de pratiquer le vélocipède alors que les religions animistes laissent l'homme dans son état de bipède !




L'administration
Elle est représentée par un sous-officier aux allures débonnaires (Jean Carmet qui est encore une fois formidable, deux ans plus tôt, il avait incarné Dupond Lajoie, français moyen, raciste et violeur) qui aspire avant tout à l'oisiveté que lui offre son statut de colon. Il est donc un piètre administrateur à l'image de colonisation française.
Les autres colons

Quant aux autres colons, nous trouvons les frères Rochampot qui partagent la même femme et qui se caractérisent par leur avidité et leur brutalité vis-à-vis des indigènes.
Seul, un jeune géographe sorti des grandes écoles semble échapper à ce triste tableau, il est jeune, éduqué, socialiste et apparemment respectueux des indigènes. Il décrit la colonie et ses coreligionnaires avec un peu de mépris et semble pouvoir incarner l'image pure ( ?) et désintéressée de la colonisation.


Le film tourne vite à la farce quand le jeune normalien reçoit un colis dans lequel il apprend, avec plus de six mois de retard que Jaurès a été assassiné et que la guerre contre l'Allemagne est déclarée. La nouvelle fait le tour de la petite communauté et à l'unissons, elle braille la Marseillaise après qu'elle ait décidé presqu'unanimement d'attaquer leurs voisins allemands (jusqu'à présent si pacifiques). Le jeune normalien est hostile à cette guerre arguant l'inutilité d'un grand massacre d'hommes.
Le premier frère Rochampot (Jacques Dufilho) répond
« Quels hommes ? Il n'y a que nous et les nègres ! »


Une expédition est préparée à la hâte pour le surlendemain ; quelques indigènes sont enrôlés. Les colons prévoient d'assister au spectacle de la guerre lors d'un pique-nique. Mais l'offensive tourne rapidement au fiasco. Les Français battent en retraite et ont désormais très peurs des représailles teutonnes.
Désemparés, les colons en appellent au jeune géographe qui contrairement à ses engagements socialistes (et donc pacifistes) prend la direction de cette guerre grotesque du fond de l'Afrique. Il enrôle des tirailleurs sénégalais à tour de bras, lançant une vaste offensive qui, comme en Europe s'enlise dans une guerre de position....avec tranchées et pertes humaines à grande échelle.

La paix arrive aussi subitement que la guerre et la colonie retourne à son quotidien paisible. Seul changement, le colonisateur défait a été remplacé par les Britanniques.


    La victoire en chantant qui est au départ, un chant révolutionnaire (de M.J Chénier) incarnant les idées des Républicains s'est pour le moins dévoyée en Afrique. La IIIè République a ainsi perdu ses valeurs au nom d'un patriotisme aveugle et afin de compenser la perte de l'Alsace-Lorraine (dans le film, l'expédition pitoyable franchit symboliquement le Rhin). J.-J. Annaud qui a travaillé en Afrique a découvert aux archives du Cameroun, le récit du révérend père Mveng qui a inspiré, en partie le scénario du film. La victoire en chantant est donc une pierre, au devoir de mémoire du fait colonial et de sa critique, ouvrant la voie aux historiens qui ont depuis, beaucoup travaillé, permettant la publication d'une première synthèse en 1998, intitulée, le livre noir du colonialisme (dirigée par Marc Ferro).
En 1976, le film ne connaît pas un grand succès, les Français ne sont pas encore prêts à ce pamphlet anticolonialiste si cinglant. Les EU, en décernant l'Oscar à JJ Annaud n'étonnent pas non plus...ils ont toujours combattu la colonisation car ils en ont été d'une part, les premières victimes et d'autres part la décolonisation leur a permis d'affirmer durablement leur leadership sur la vieille Europe.


Jean-Christophe Diedrich



Tag(s) : #Première

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