Ce n'est pas sans une certaine émotion, doublée d'une colère historique que je vous ai parlé ce matin des femmes tondues. Je me permets d'approfondir un peu plus le sujet car j'ai le sentiment que ces événements illustrent une fois de plus l'imbécilité et la médiocrité des hommes quand ils se retrouvent anonymes dans une foule en colère.


                         source : Mémorial de Caen

On distingue généralement deux épurations au moment de la Libération : une épuration légale (avec procès , condamnation ) et l'épuration sauvage qui a duré entre juin 44 et mai 45. C'est lors de cette dernière que dans plus de 80 départements français, on a pratiqué la tonte des femmes.





"La coupe des cheveux n'est pas le châtiment d'une collaboration sexuelle mais le châtiment sexué de la collaboration."
 On pourrait résumer par cette belle formule le remarquable travail de Fabrice Virgili consacré aux femmes tondues à la Libération. Un des grands mérites de ce livre réside dans l'effort accompli par l'auteur pour échapper à une image prégnante, suscitant honte et dégoût rétrospectifs, celui de ces femmes tondues publiquement par des hommes, rigolards, la cigarette au bec, souvent résistants de la dernière heure, mairs jaloux ou amants éconduits.

Au prix d'une enquête minutieuse dans de nombreux fonds d'archives, d'un dépouillement de la presse régionale et politique et en utilisant photographies et films contemporains des événements, Fabrice Virgili parvient à préciser un phénomène rarement étudié. Voici quelques apports factuels de son travail.
- 20 000 personnes environ auraient été tondues sur l'ensemble du territoire, dont qlq hommes.
- La chronologie est également affinée, puisque des ces de tonte sont observables dès 1943 à Pau, dans le Gard, à Roanne dans l'Ain, avec une mention particulière pour la Corse, 1er département libéré. Le phénomène jusqu'en 1946, avec un pic en mai-juillet 1945.
-A la Libération, des femmes ont été tondues dans 80 départements sur 90, et les rapports de force entre les résistants, les préfets, la population expliquent dans une bonne mesure le caractère improvisé ou semi-officiel des tontes (le défilé sur des camions, la tonte sur des places publiques ne pouvaient se faire sans une certaine complicité des autorités nouvellement investies)

Une seconde vague de tonte eu lieu pendant l'été 1945 (plusieurs mois après la Libération) toucha de nombreuses femmes parties travailler en Allemagne, traduisant le sentiment que la justice était encore trop clémente : alors, les tontes furent, dans certains cas, assorties de lynchages.

Plus intéressant encore, l'auteur montre que la tonte a sanctionné toutes les formes de collaboration perpétrées par des femmes. Ce qui amène à reposer la question : pourquoi la tonte a-t-elle représenté le châtiment des femmes par excellence ?



Quelle interprétation donner à ces femmes tondues ?

Fabrice Virgili n'ignore pas que tondre les femmes ou porter atteinte à leur chevelure sont depuis l'Antiquité, un châtiment connu. Mais il refuse une explication trop anthropologique et atemporelle, préférant historiciser le phénomène et l'ancrer précisément dans la première du XXè siècle. Le phénomène s'est déroulé à l'échelle européenne et quelles que soient les circonstances, les tontes sont la marque d'un refus d'accorder aux femmes l'autonomie de leur sexualité : dans une période de profonde recomposition des relations entre les sexes, le corps de la femme apparaît comme un territoire ennemi à reconquérir.
Elles permettent enfin, par le châtiment des femmes de "laver la souillure" d'un pays qui s'est couché tout entier devant l'ennemi.


Jean-Christophe Diedrich

 

Sources :

Fabrice Virgili, La France virile, les femmes tondues à la Libération, Ed. Payot, Paris, 2001, 394 p.

  L'Histoire, Janvier 2001, n° 250

 


 
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