Le Républicain Lorrain, 8 mai 1968

Les événements de mai tardent à venir à Metz dans cette cité aux allures austères, habituellement peu encline à la révolte. En effet, la ville et le département de la Moselle ont toujours voté "conservateur" depuis la première élection présidentielle de 1848 aux élections de mai 2007. Le vote à gauche des deux bassins industriels du Nord du département est généralement compensé par la partie rurale du département et la ville de Metz.

Mai 68 débute à Metz le 7 mai, avec une première réunion sur l'île du Saulcy. Cette île qui appartenait à l'armée est depuis peu une cité universitaire dépendante de celle de Strasbourg. On trouve à cette époque trois établissements, le Collège Universitaire Scientifiques (1963), l'Ecole Nationale d'Ingénieurs de Metz (1965), et l'IUT de mesure physique (1967) quant au Collège Littéraire Universitaire, il se situe dans la ville (rue de l'Amphithéâtre) dans des préfabriqués.

La révolte de Mai 68 s'articule un peu comme en France autour de deux contestations : la première est étudiante, la seconde ouvrière. Les étudiants messins, peu nombreux (1600 à la rentrée 1967) sont peu enclins à la révolution, ils revendiquent quelques améliorations matérielles, mais surtout l'ouverture d'une Université autonome à Metz avec des enseignements de 2è cycle inexistant jusqu'alors. Certes, on constate qu'à de nombreuses reprises, qu'ils se montrent solidaires des Parisiens, en critiquant les violences policières mais la situation messine les isole quelque peu. Ils trouvent auprès de leurs professeurs et des édiles locaux des alliés de circonstance pour que puisse naître l'Université de Metz : pas très révolutionnaire, tout cela ! * 400 étudiants à la porte Serpenoise

On distingue deux types de revendication : Les revendications générales : Elles se rapprochent de celles de Paris, libération des étudiants, cogestion de l'Université, plus de crédits pour l'Université, obtention d'une allocation d'étude pour chaque étudiant et l'assurance d'un avenir sur le marché du travail

 

Mardi 7 mai

* Un meeting a lieu sur l'île du Saulcy dans lequel est décidée une motion qui sera déposée à la préfecture et à l'hôtel de ville.

 

* Les revendications locales:

La revendication centrale du mouvement messin s'éloigne un peu des attentes nationales, puisqu'il n'est presque qu'exclusivement question de la création d'une université à Metz. Les étudiants réclament également des crédits pour la création d'une 3ème année aux CSU et CLU, l'intégration de l'enseignement technique à l'Université et le développement de la recherche à Metz.

Sur les banderoles de la manifestion, on peut lire :

DES FACULTES COMPLETES A METZ
RESPECT DE L'UNIVERSITE

DU TRAVAIL APRES LES EXAMENS
LIBEREZ NOS CAMARADES
LICENCE COMPLETE A METZ


Jeudi 9 mai

* Une réunion a lieu à l'ENIM, discours de Ferrari, représentant de l'AFGEN (Association fédérative générale des étudiants de Metz), insistant sur la nécessité d'une solidarité avec les étudiants parisiens. Suivi du discours du directeur de l'ENIM qui propose la reprise des cours tout en poursuivant le dialogue dans l'espoir de transformer en profondeur l'Université. Tous réitèrent la revendication de la création rapide d'une université à Metz.
* Les étudiants votent la reprise des cours et manifestent encore dans la ville.

Samedi 11 mai

* Une délégation CLU (Collège littéraire universitaire) est reçue par le député-maire Raymond Mondon afin que soit créé une troisième année de licence à Metz.

* Parmi les 327 étudiants en 2nde année, près de 80 % exercent un emploi. Une fois en licence, ils doivent le quitter pour poursuivre leurs études à Nancy ou Strasbourg.
*
Les étudiants universitaires de Metz ont repris la grève afin d'être solidaires des étudiants parisiens et de la répression violente des autorités. Ils réclament la libération des étudiants et leur amnistie totale. (RL du 12 mai)

Lundi 13 mai

* Grève dans de nombreux secteurs, les enseignants du primaire et du secondaire et de tous les fonctionnaires. Le rassemblement a lieu place Mazelle pour terminer par un meeting place de la Comédie. Le cortège défile dans le calme à l'exception de bousculades avec les forces de l'ordre à l'entrée de la ru

e Serpenoise.
* Ferrari élève ingénieur de l'UNEF prend la parole et critique vertement la décennie gaulliste écoulée, insistant sur le fait que les problèmes des étudiants et des travailleurs sont les mêmes. Tour à tour, les délégués syndicaux prennent la parole, Hatstatt de la CGT, Rigaud du syndicat FO des mines de charbon et Condé au nom de CFDT-SGEN.


Pierre Ferrari (RL, 15 mai 68)

Jeudi 16 mai

* Les syndicats d'enseignants se réunissent afin de définir leur position quant à la réforme de l'Université et au maintien ou non de l'organisation des examens.
* Grève dans l'usine de machines agricoles Claas à Woippy (banlieue de Metz). Les ouvriers de cette filiale d'une entreprise allemande revendiquent un salaire mensuel minimum de 700 frs, des primes de fin d'année et le paiement de la formation continue.

 

révistes de l'usine CLAAS, Le Lorrain du 17 mai

 

Vendredi 17 mai

* Une délégation de 12 élèves du CLU sont partis à Strasbourg prendre contact avec les étudiants de cette université afin d'adopter une prise de position pour la suite de la grève.
* Les étudiants du CSU se réunissent également afin de revendiquer également la création d'une faculté des Sciences complète sur le site de Metz.

* Le Ministère accorde la création d'une classe de Lettres Sup au lycée de jeunes filles de Metz (actuel Georges la Tour).

Samedi 18 mai
Signature d'un protocole d'accord entre les étudiants du CSU et les enseignants concernant l'organisation des examens de fin d'année. Les dates sont fixées du 11 au 20 juin. Après ces examens, le protocole prévoit une refonte de la façon d'évaluer les étudiants dans le cadre de négociations prochaines.
« L'Université de papa est morte, Vive l'Université nouvelle dans une société plus juste et plus fraternelle » clame l'un des étudiants au journaliste du Républicain Lorrain.

Dimanche 19 mai

* L'intersyndicale des mineurs de fer du l'Est de la France décide la grève.
* Le conflit étudiant s'étend définitivement dans tous les secteurs, paralysie du réseau ferroviaire dans tout l'Est.

Lundi 20 mai

Les étudiants du CLU constituent une commission paritaire destinée à se prononcer sur l'organisation des examens et sur l'avenir de la Faculté de lettres de Metz.

Les étudiants du CLU et leurs professeurs (RL du 22 mai)

La grève s'est étendue en province à de nombreux services de l'Etat, après la SNCF, les PTT (Réunion des grévistes postiers au Café des Arts à Metz)

Les enseignants du primaire ont accueilli les élèves ce lundi mais ont remplacé les cours normaux par des activités de loisirs. Dans le secondaire, le taux d'absentéisme des élèves varient de 60 à 95 %.

La grève est bien suivie dans les houillères et dans les mines de fer. (75 à 80 %) ainsi qu'à la CAF

L'Usine d'électricité de Metz ainsi que les transports publics (TCRM) ne connaissent à ce jour aucune perturbation.

Mardi 21 mai

La paralysie est presque totale, les écoles sont fermées, les mines de fer et de charbon ainsi que les usines de la métallurgie (le RL signale pour minimiser le mouvement que 14 usines sidérurgiques fonctionnent encore)

L'un des chefs des étudiants de Nanterre, Cohn-Bendit est interdit de séjour en France alors qu'il est en voyage en Allemagne (il aurait passé la frontière quelques jours avant au poste frontière de Stiring-Wendel).


Vendredi 24 mai

Eloignons-nous quelques heures de la préfecture de la Moselle pour suivre un épisode frontalier quelque peu rocambolesque qui met en scène, le plus célèbre des "enragés", Daniel Cohn-Bendit.

Daniel Cohn Bendit et Dieter Wolff (chef des étudiants socialistes allemands) déclarent par voie de presse vouloir passer en force la frontière française au poste frontière proche de Forbach.

Dany le Rouge comme on le surnomme, veut se rendre en France avec une centaine d'étudiants allemands. Après un meeting à l'Université de Sarrebruck, l'Enragé entouré de banderoles sur lesquelles on pouvait lire : le pouvoir étudiant abattra le militarisme, Solidarité internationale doit d'abord négocier avec la police allemande. Une délégation est autorisée à se rendre de l'autre côté de la frontière, il est alors accueilli par les autorités qui l'emmène à la gendarmerie de Forbach afin de lui signifier son arrêté d'expulsion qu'il refuse de signer.

Ramené au poste frontière, Dany est alors expulsé, mais auparavant il déclare à la presse : "je ne suis pas un provocateur, ce sont plutôt le recteur Roche et le ministre Fouchet qui le sont, en ayant fait occuper la Sorbonne par la police. J'ai refusé de signer parce que je ne suis pas un perturbateur. D'ailleurs, ce n'est pas l'expulsion d'un seul homme qui réglera les problèmes en France et je reviendrai... "

Cohn-Bendit resta seulement 75 minutes en France. Il faut dire que les autorités avaient préparé un comité d'accueil conséquent, près de 200 CRS et une partie de la population était d'ailleurs hostile à l'arrivée de ce « révolutionnaire allemand », en effet, les Anciens combattants de Forbach avaient fait savoir qu'ils ne laisseraient pas entrer cet Allemand en France.

 

 

Cohn-Bendit à Forbach le 24 mai (RL du 25 mai)


Daniel Cohn-Bendit reviendra avec les cheveux teints en noir le 28 mai pour un meeting à la Sorbonne.

Samedi 25 mai

Un bilan de la situation est fait par le Républicain Lorrain. Les camions de l'armée ont remplacé les transports en commun dans Metz, les grands magasins de la ville sont ouverts à nouveau. La SNCF et les PTT sont bloquées. Les écoles ne sont pas rouvertes. Du côté des "bonnes nouvelles", le journal annonce que le ramassage des ordures ménagères, l'eau et l'électricité fonctionnent normalement. Il n'y a pas non plus de pénurie d'essence pour le moment.

Dimanche 26 mai

Réunion rassemblant le Recteur de l'Académie de Strasbourg Bayen, le préfet de Région, Dupuch, le député-maire Mondon et les directeurs des quatre établissements d'enseignement supérieur de Metz. Le Recteur accorde le feu vert pour demander d'urgence à Paris la création à Metz de deux facultés de Sciences et de Lettres.
L'Université de Strasbourg accepte l'autonomie messine, il faut cependant l'accord de Paris pour finaliser le projet. Les négociations seront encore longues mais il semble que la cause soit entendue.

Lundi 27 mai

La grève se poursuit dans l'enseignement (primaire- secondaire) et s'étend à tout le département. SNCF, PTT, Impôts, Equipement, Pompiers, CPAM et CAF, les houillères, la sidérurgie et les mines de fer, la Manufacture de Tabacs à Metz sont touchés mais également l'administration de la Préfecture et des Sous-Préfectures. Le mouvement semble se généraliser encore si l'on en croit les titres du Républicain Lorrain : Net durcissement en Lorraine.

Mercredi 29 mai

-Imposants meeting à Metz, Nancy et Algrange. A Metz, le cortège rassemble plusieurs milliers de manifestants venant de 26 usines de Moselle à l'appel de la CGT et de la CFDT. Quelques élus défilent parmi les manifestants, MM Depieiri député-maire de Moyeuvre ou Madelaine, maire de Nilvange.
Manifestation du 29 mai ( RL du 30 mai)

Vendredi 31 mai

* Ouverture des portes de la poste de Metz par les forces de police.
* Début de la reprise du travail dans la sidérurgie où le patronat propose des augmentations de salaire de 10%.

Samedi 1er juin

Grande manifestation gaulliste dans Metz. De nombreux drapeaux tricolores et quelques slogans sur des pancartes : Libérez nos usines, Ouvrez les écoles, Les enseignants enseignent, Non au drapeau rouge, Les Lorrains sont derrière De Gaulle.


 

 

 

Contre-manifestation du 1er juin (RL 2 juin)

Mardi 4 juin

La reprise du travail se fait lentement dans les transports en commun messins (TCRM), les négociations se poursuivent pour les mineurs. Le retour à la normal est proche dans les deux bassins industriels du Nord de la Moselle.

Mercredi 5 juin

Beaucoup d'élèves devant le lycée de Rombas peu dans le lycée : sur 2000 élèves seulement 250 sont en cours. Les enseignants grévistes sont cependant minoritaires (30%)

Vendredi 21 juin

-Les épreuves du bac débutent dans le seul centre d'examen du département, au lycée Fabert. 3000 candidats sont attendus pour des épreuves orales (exclusivement) en raison des perturbations des grèves de mai. On prévoit d'excellents résultats pour cette année.

 

 

Les oraux du bac, Le Lorrain du 22 juin 68

 

Jean-Christophe Diedrich

 

 


Tag(s) : #Mai 68
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